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Juste un nuage…

IL Y A 25 ANS : TCHERNOBYL …

lundi 25 avril 2011

Tchernobyl, 26 avril 1986. Un site industriel au cœur de l’Ukraine, à 160 kilomètres de Kiev et 600 kilomètres de Moscou. Tout près de la petite ville de Pripyat. Une centrale nucléaire y a été édifiée : quatre réacteurs RBMK, à neutrons thermiques, refroidis à l’eau ordinaire bouillante et modérés au graphite (une filière spécifiquement soviétique qui n’a pas été exportée à l’extérieur de l’URSS), d’une puissance de 1 000 mégawatts électriques chacun. Plus de 110 000 personnes vivent dans un périmètre de 30 kilomètres autour de la centrale.

Entre une heure et deux heures du matin, le cœur du réacteur n° 4 explose. La déflagration atteint une violence inouïe. La dalle supérieure du réacteur, qui pèse mille tonnes, est projetée en l’air puis retombe sur le cœur qui s’entrouvre des deux côtés ; les séparateurs de vapeur, qui pèsent chacun 130 tonnes et se trouvent à 70 mètres du lieu de l’explosion, sont néanmoins déplacés. Cinquante tonnes de combustible radioactif entrent en fusion.
Un peu plus tard, une seconde explosion se produit. Cinq à dix fois plus violente que la première, elle détruit la partie supérieure du bâtiment du réacteur et projette encore 70 tonnes de combustibles autour de la centrale. Un témoin raconte : « Une lueur vive illumine le bâtiment. Les murs se mettent à trembler, les vitres à vibrer et à voler en éclats, et le sol à se dérober sous mes pieds. Une colonne de flammes, des éclairs et des morceaux incandescents jaillissent dans le ciel nocturne. Dans l’incendie de l’explosion, des débris de métal et de béton tournoient dans tous les sens... Puis, tout de suite après l’explosion principale, le toit de la salle des machines et du dégazeur prend feu. On voit le bitume fondu couler du toit... »

La suède aux premières loges

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Ce n’est que dix-huit jours plus tard, le 14 mai, que Mikhaïl Gorbatchev, au cours d’un discours télévisé destiné autant à l’Occident qu’à ses compatriotes, annoncera officiellement l’accident. En URSS, on en est encore aux tout premiers jours de la glasnost. En d’autres temps, même une catastrophe d’une telle ampleur aurait probablement été passée sous silence.
Peut-être même, en ces débuts de glasnost, aurait-on délibérément minimisé l’affaire (c’est d’ailleurs ce qui a eu lieu le premier jour quand on a certifié à la population qu’après « un accident maîtrisé la situation était radiologiquement normale ») si l’alerte n’avait été donnée à l’Ouest. C’est la Suède qui, la première — et pour cause, elle est aux premières loges — , constate une augmentation anormale de la radioactivité le long de sa frontière avec l’URSS. Le gouvernement suédois demande à son attaché scientifique et technique à Moscou de s’informer. Il répond : « Les Soviétiques disent ne rien savoir d’un accident nucléaire sur le territoire soviétique. » Cependant, les taux de radioactivité continuent d’augmenter et les agences de presse étrangères (l’Associated Press américaine, notamment), présentes à Stockholm, ont vent de l’information qu’elles diffusent immédiatement dans leurs pays respectifs. Sur le moment, l’opinion internationale suppose que seuls les pays scandinaves risquent d’être concernés et ne s’affole pas.

Un accident sur fond de rumeurs

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Sur place, à Tchernobyl, il a bien fallu se rendre à l’évidence et prévenir la hiérarchie, aussi bien technique que politique. Au bout de vingt-quatre heures, la décision est prise d’évacuer la ville de Pripyat et de faire appel à l’armée de l’air pour déverser des tonnes de sable sur la centrale en feu.
Les 28, 29, et 30 avril, soit près de trois jours après l’accident, pour la première fois, l’agence Tass diffuse trois brèves dépêches. Visiblement faites pour étouffer l’affaire. Un peu dans le style : « circulez, il n’y a rien à voir ». Les Occidentaux ne s’y laissent pas prendre et commencent à s’alarmer pour de bon. D’autant que des photos prises par satellite donnent une vision apocalyptique du site de la centrale. Une habitante de Kiev, par ailleurs, réussira à joindre l’agence United Press International (américaine), affirmant qu’elle est en contact avec les groupes de secours et qu’elle est en mesure de révéler qu’il s’agit d’une véritable catastrophe qui aurait fait au moins 2 000 morts. L’UPI étant réputée pour sa fiabilité, la dépêche qu’elle diffuse à la suite de ces « révélations » se propage comme une traînée de poudre dans le monde entier.

Il ne faut pas oublier, qu’à cette époque, l’URSS est coupée du reste du monde par le rideau de fer, et qu’aucun journaliste occidental ne peut se rendre sur place pour vérifier les informations qui lui parviennent. Aussi ne faut-il pas s’étonner que les rumeurs les plus folles se mettent aussitôt à circuler. Le chiffre de 2 000 morts est largement repris et commenté. Certains, sur la foi d’un journal ukrainien publié par les Russes blancs des USA, parlent même de 13 000 morts entassés à la hâte dans des fosses communes, et de milliers de blessés assiégeant les hôpitaux.

Ce qu’il y a de sûr, c’est que les mesures de radioactivité font apparaître des taux supérieurs à la normale, non seulement dans les pays limitrophes de l’URSS, comme les pays scandinaves ou la Pologne, mais même dans des régions plus éloignées. On ne tarde pas à parler d’un véritable « nuage radioactif ». Chacun croit l’avoir vu, l’avoir repéré... Il est passé par ici, il repassera par là. Une véritable psychose se crée. La panique n’est pas loin. Peut-être joue-t-on à se faire peur. On se rue sur les pharmacies que l’on dévalise de leurs stocks d’iode, produit réputé efficace contre les méfaits des radiations. Le plus drôle est que c’est peut-être aux Etats-Unis que l’hystérie atteint son plus haut degré, alors que leur territoire est complètement à l’abri de la contamination. Ailleurs, il y a bel et bien un nuage qui se ballade au-dessus de l’Europe occidentale. Il survole l’Allemagne, les Pays-Bas, la France... Son degré de radioactivité n’atteindra jamais les doses dangereuses pour l’organisme humain. Cependant, un peu partout, des précautions sont prises. On se méfie de l’eau, des poissons, des légumes verts. En Allemagne, des champs entiers de choux et de salades sont arrachés.

Sensationnel et catastrophisme

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La presse ne sait pas très bien sur quel pied danser. Certains journalistes s’efforcent de garder la tête froide et une certaine prudence. D’autres, craignant de manquer l’information du siècle, en rajoutent. Dans les premiers jours du mois de mai, la tendance générale est cependant au sensationnel et au catastrophisme.
Libération, notamment, s’en donne à cœur joie et titre sur toute la largeur de sa « une » : « URSS : help ! ». France-Soir, pour sa part, titre : « L’URSS lance un appel au secours », et enchaîne en écrivant : « Ses techniciens ne réussissent pas à mettre fin aux réactions nucléaires en chaîne dues à l’explosion du réacteur de la centrale (...) « La région de Kiev interdite aux étrangers... » (...) « 2 000 morts, selon des agences américaines. » Le Parisien, sur toute sa « une », titre : « Faut-il avoir peur ? » avec, en surtitre : « Après la catastrophe nucléaire de Kiev, un nuage faiblement radioactif plane sur l’Europe. »

Paradoxalement, c’est L’Humanité qui, dans son souci de ne pas mettre en cause la technique ou les techniciens soviétiques, reste la plus modérée et la plus fiable. Il est vrai qu’elle écrit aussi, reprenant une dépêche de l’agence soviétique Novosti : « Il est difficile de trouver un domaine (le nucléaire en URSS) où le contrôle soit aussi strict à toutes les étapes technologiques. » Ce qui, évidemment, ne peut que faire sourire ceux qui, sans être totalement informés — personne ne l’est —, savent à peu près comment les choses se passent de l’autre côté du rideau de fer.

Cependant, après plus d’une semaine de folles rumeurs, le doute commence à s’installer dans certains esprits. Le 2 mai, l’AFP écrit : « Le nombre de morts pourrait être moins important que supposé aux Etats-Unis. » Et le même jour, à Paris, France-Inter déclare : « Les experts américains reviennent sur leurs positions, rien ne permet de penser sérieusement que l’accident qui s’est produit dans la centrale ait fait 2 000 morts. »
La vérité, on finira par la connaître, ou par l’admettre, mais au bout d’un certain temps. Au moment même de l’explosion, il n’y a eu que deux morts dans la centrale. C’est plus tard que les choses se sont aggravées, l’évacuation des 135 000 personnes vivant dans la région ayant été trop tardive. Beaucoup ont donc été irradiées. Un bilan d’août 1986, soit trois mois après l’accident, fait état de 29 morts et 203 blessés par irradiation, ainsi que de 17 décès dus à des brûlures.

Mais c’est le long terme qui paraît le plus inquiétant. Dans les soixante-dix ans à venir on prévoit, en effet, une augmentation considérable du nombre de décès par des cancers dus à Tchernobyl.
Ce ne sont que des suppositions, mais, d’après certains experts, le nombre de ces décès pourrait avoisiner 130 000. C’est-à-dire correspondre, à peu de choses près, à la totalité de la population évacuée. Inquiétant, certes, mais encore une fois, il ne s’agit que de spéculations et de chiffres théoriques puisque, d’ici soixante-dix ans, on peut supposer qu’une bonne partie de cette population sera morte d’autre chose, tout simplement de vieillesse, peut-être.

Ce que l’on a également fini par savoir, ce sont les raisons de l’accident. Certes, il peut être en partie imputé à la technique soviétique, celle-ci, en matière de centrales nucléaires, ne présentant pas, et de loin, les mêmes garanties de sécurité que les techniques occidentales. Mais il s’agit, surtout et avant tout, d’un incroyable enchaînement d’erreurs humaines. Et, l’insuffisance des automatismes et des systèmes de sécurité dans les centrales soviétiques font que les erreurs humaines ne pardonnent pas.

Pour « souffler sur les bougies du gâteau d’anniversaire » de ces 25 ans, l’accident de Fukushima vient nous rappeler que l’énergie nucléaire n’est pas une énergie comme les autres, que ses conséquences à long terme sont toujours lourdes et que malgré les scénarios catastrophes élaborés par les experts, dame Nature a souvent les moyens de nous prendre en défaut en réalisant l’inimaginable…

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