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De Kaboul au 93

L’HEROINE SANS FRONTIERES

jeudi 22 janvier 2009, par Michel Dantan

Le 13 janvier dernier, les policiers chargés de traquer les trafiquants de drogue dans le département de l’Héraut, pouvaient se féliciter d’avoir bien commencé l’année. Avec la saisie de 43 Kg d’héroïne pure pour une valeur à la revente estimée à 400 millions d’euros et l’arrestation en flagrant délit de sept trafiquants tous français d’origine marocaine, qui avaient fait du quartier de Plan Cabane au centre de Montpellier la plaque tournante de leurs activités criminelles.

Le Kosovo d’Hashim Thaci,plaque tournante des routes de la drogue

Le commissaire principal et chef de la Sûreté public de l’Hérault, Marjorie Ghizoli, avait effectivement tout lieu de se réjouir. D’après le commissaire, la bande arrosait tout le département avec de la drogue en provenance des Pays Bas et son démantèlement allait enfin le mettre à l’abri de ce fléau pour un bon bout de temps. Combien de temps ? La question peut se poser, car les saisies records qui ces derniers mois ont eu lieu aussi bien à Toulouse (juillet), Dunkerque (Août), Metz(septembre) ou Cluny (octobre) ont démontré que les réseaux de drogues essaimaient partout sur le territoire national, confirmant une tendance déjà observée en 2007 par l’Office central de répression du trafic illicite de stupéfiants (OCTRIS). Les saisies d’héroïne faisait-il remarquer étaient passées de 500 Kg en 2004 à 1051 Kg en 2007. Plus récemment encore, les auteurs d’un rapport publié par l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies (OFDT) en février 2008 portant sur l’année 2007 (1) concluaient à la progression constante de la consommation d’héroïne en France. Affirmer dans ces conditions que le travail des policiers relèverait d’un véritable travail de Sisyphe ne serait nullement leur faire injure. L’héroïne en effet inonde aujourd’hui le marché français des stupéfiants et le temps où les usagers traditionnels d’opiacés se recrutaient quasi exclusivement dans les milieux artistiques ou les clubs très fermés de nantis à la recherche de paradis artificiels appartient au passé. C’est aux pieds des barres de HLM dans les Cités, dans les raves parties, les discothèques, les technivals et les free parties que les doses circulent à présent, passent de mains en mains parmi les jeunes, aussi bien ceux en rupture de banc de la société ou en situation de grande précarité, que ceux socialement intégrés. L’usage de l’héroïne tend par conséquent à se banaliser, et ce d’autant plus facilement que les consommateurs n’en mesurent pas toujours la dangerosité, et que son mode d’administration par inhalation (sniff), plus simple à pratiquer que l’injection intra veineuse sous cutanée se répand de plus en plus.

Les dollars de la drogue.

« Les autorités sanitaires, la Direction général de la santé, l’Afssaps et l’InVs ainsi que la Mission interministérielle de lutte contre la drogue et la toxicomanie (MILDT) et l’OFDT tiennent à rappeler les dangers inhérents à la consommation d’Héroïne et d’opiacés. En effet, quelque soit la voie d’administration (injection ou sniff), la consommation de ces substances, seules ou en association avec d’autres drogues, en particulier la cocaïne, peut-être mortelle »(2). Le 4 août 2008, dans un communiqué de presse intitulé « Tendances à propos de la consommation d’Héroïne en France » ces 6 organismes de prévention contre l’usage des drogues tiraient la sonnette d’alarme. Cela étant, les courbes de la consommation de l’héroïne en France ne s’inverseront pas seulement à coup de constats, qui s’ils permettent de prendre la mesure du phénomène, n’en laissent pas moins dans l’ombre les vrais causes du mal. Toutes les observations relatives à l’usage de la cocaïne en France, notent par exemple que la consommation d’héroïne repart à la hausse en 2002, après une pose de plusieurs années. Coïncidence ou non, depuis son occupation par les troupes américaines et ses alliés en 2001 l’Afghanistan est devenu le premier producteur d’opium au monde. Selon les chiffres de l’ONU, 93% de l’héroïne consommée dans le monde provient d’Afghanistan. De 2003 à 2004, la production d’héroïne pure a augmenté de 11%. Les surfaces cultivées en 2004 sont passées de 80000 Ha à 130000. Eradiquée par le régime des talibans avec l’appui de l’ONU en 2000-2001, la drogue est devenue en Afghanistan l’une des principales sources financières du pays, de l’ordre de 2,7 milliards de dollars. Mais source ne veut pas dire recette, et d’après Michel Chossudovsky, 95% des revenus de la drogue tomberait dans l’escarcelle du crime organisé, d’ institutions financières et bancaires peu scrupuleuses et les poches de bon nombre d’affairistes et autres politiciens corrompus, dont pas moins de trois ministres selon le Guardian. Le trafic de drogue, en tant que créateur de richesses occuperait la troisième place parmi les produits les plus rémunérateurs dans le monde, le pétrole et le trafic d’armes. En Europe, la vente au détail de l’héroïne générerait des bénéfices estimés à 120 milliards de dollars. Quant à la part du trafic de stupéfiants dans le blanchiment mondial de l’argent sale il serait considérable.

Un problème insoluble

La lutte contre le trafic d’héroïne en Afghanistan est viciée dés lors que les profits réalisés constituent un enjeu de pouvoir pour toutes les forces en présence dans le pays. Car si l’argent de la drogue permet aux talibans de s’acheter des armes qui serviront à tuer des soldats de l’OTAN, il permet aussi aux seigneurs de la guerre de financer leurs armées privées, de garder sous leur contrôle de vastes portions de territoires et partant, de ne pas déchoir de leur statut d’interlocuteurs privilégiés aussi bien avec le pouvoir central qu’avec les forces étrangères présentes dans le pays. La situation sécuritaire déjà fortement mise à mal par les talibans et les bandes criminelles qui écument le pays dépend donc aussi de leur neutralité. Toutes ces raisons feraient que l’éradication de la culture du pavot n’ait jamais constitué jusqu’à aujourd’hui une priorité pour les pays engagés en Afghanistan. L’OTAN d’ailleurs reste divisée sur le sujet et pour esquiver le débat s’est toujours retranché derrière la mission confiée à l’Isaf par les Nations Unies. Le Ministre Français Edgard Morin ne disait pas autre chose le 30 octobre dernier en déclarant que « tout le monde est conscient que la drogue finance les talibans, mais il ne faut pas aller au-delà de la mission confiée par les Nations Unies. On risquerait de se mettre dans une situation difficile vis-à-vis de la population afghane »(3). Une partie non négligeable de la paysannerie afghane survie grâce à la culture du pavot. Or proposer des cultures de substitution, comme le safran ou le blé à la place du pavot dans un pays qui ne possède pas d’infrastructures capables d’en assurer la commercialisation s’avèreraient n’être que des chimères. C’est pourquoi, en septembre dernier, le directeur exécutif des l’Office des Nations Unies contre la drogue et le crime, Antonio Maria Costa, suggérait aux troupes de l’OTAN de commencer d’abord par détruire les laboratoires, de neutraliser par la force l’importation farauduleuse de tonnes de précurseurs chimiques nécessaires à la transformation de la matière première, et de rendre imperméable des frontières que la corruption transformerait en passoires. Ces recommandations seront-elles suivies d’effets ? Beaucoup observateurs se montrent sceptiques.. A commencer peut-être par leur auteur d lui-même qui dans la même intervention le 18 septembre dernier devant la commission des Affaires Etrangères de l’Assemblée nationale et la Commission de la Défense nationale et des forces Armées, faisait constater « qu’en Afghanistan, l’absence d’un état de droit reste un problème majeur. Les service afghans de lutte contre les stupéfiants se trouvent confrontés à des trafiquants bien armés, qui se déplacent dans les terrains déserts et passent les frontières grâce aux pots de vin, et si nécessaire aux opérations armées des trafiquants…Le pavot achète le pouvoir ; la culture, la production et le trafic des drogues sont menés à grande échelle grâce à des connivences des fonctionnaires, des propriétaires fonciers, des seigneurs de guerre et des criminels. Tant que tout ceux-ci ne seront pas traduits devant les tribunaux, l’économie de l’opium ne cessera de prospérer, et les talibans continueront de jouir de cette situation (4).

Géopolitique de la drogue.

Actuellement, 7 provinces du Sud du pays se partagent 98% de la production de l’opium afghan. Les moins sécurisées d’Afghanistan, celles où les talibans font la loi. Certaines provinces auraient abandonné la culture du pavot sans pour autant signifier que l’insurrection ait perdu la maîtrise du narcobuseness. Car en bons stratèges de la finance n’ignorant rien des lois du marché, les talibans savent comment faire pour pérenniser les profits qu’ils retirent de la culture du pavot, sans que les accords passés localement avec les forces étrangères ou le gouvernement puisse en aucune manière handicaper leurs activités lucratives. Depuis trois ans l’on sait par exemple que l’offre de l’opium sur les marchés de la drogue excède largement la demande. Or dans le même temps les prix n’ont baissé que de 20%. Pour M.Costa, les talibans retiraient du marché des quantités d’opium, d’héroïne et de morphine, afin de stabiliser les prix. En 2002, lorsque après avoir pour des raisons idéologiques et religieuses fait stopper la production de l’opium pendant leur exercice du pouvoir, dés l’arrivée des américains, les quantités d’opium invendues, mais stockées, furent brusquement réintroduites sur le marché provoquant une subite flambée des prix qui profita d’abord aux talibans. Un tel scénario ne serait pas à écarter à l’avenir en cas de moratoire conclu avec les talibans dans leur zone de contrôle. En y gelant la culture du pavot, rien ne dit non plus que celle ci ne reprendrait pas de plus belle dans les provinces qui pour l’instant semblent y avoir renoncé. En attendant le nettoyage des Ecuries d’Augias, ou l’intervention de l’OTAN, l’héroïne continuera longtemps encore à s’écouler par les routes de la drogue, à financer au passage les activités du crime organisé et à garantir la prospérité de tous les clans mafieux qui prolifèrent dans les Balkans. En Macédoine et au Kosovo, les mouvements irrédentistes issues des formations terroristes dissoutes de l’UCK sont étroitement liés aux clans mafieux locaux et disposent de sommes considérables d’argent sale pouvant servir à financer d’éventuelles opérations de déstabilisation des régions convoitées par les défenseurs du Grand Kosovo, prélude à la création de la Grande Albanie. L’un des principaux corridors de la drogue dont l’un des segments s’étire de la ville de Tetovo en Macédoine jusqu’à la frontière du Montenegro, traverse le Kosovo en passant par une région que la base américaine de Bondsteel est supposée contrôler. Or jusqu’à présent à Pristina comme à Kaboul, aucun des gros bonnets de la drogue n’a jamais eu affaire à la justice. En France, le 20 janvier, en une seule soirée, 21 personnes étaient hospitalisées en Seine-Saint-Denis pour surdoses de substances toxiques probablement mélangées à de l’héroïne. La vie de ces jeunes européens, au regard des enjeux géopolitiques de la drogue, en particulier de l’héroïne, ne doit sans doute pas peser grand-chose.

(1). www.ofdt.fr
(2). www.invs.sante.fr
(3). www.afghana.org
(4). www.assemblée-nationale.fr

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