www.national-hebdo.net

Accueil > Etranger > REGLEMENT DE COMPTES A PRISTINA

Kosovo :

REGLEMENT DE COMPTES A PRISTINA

décembre 2008, par Michel Dantan

La question longtemps laissée sous le boisseau des relations entre la politique et le crime organisé au Kosovo a brusquement resurgi sur le devant de la scène médiatique allemande après l’arrestation à Pristina au mois de novembre dernier de trois espions du BND soupçonnés d’avoir commis un attentat devant le siège de l’Union Européenne. Provocation pour les uns, ingérence inadmissible dans les affaires intérieures de leur pays pour les autres, cette ténébreuse affaire au parfum de règlement de comptes entre services secrets occidentaux fait depuis souffler sur les relations albano-germaniques un froid sibérien.

Ramush Haradinaj, l’une des figure de proue présumée du crime organisé au Kosovo, son portrait affiché sur un panneau devant le siège de la MINUK à Mitrovica Sud (côté albanais) pendant son procès au TPIY, d’où il sortira blanchi, faute de témoins...

Vendredi 14 novembre à 5h30 du matin une bombe explose à Pristina devant les bureaux du représentant spécial de l’Union Européenne, Peter Feith, provoquant des dégâts matériels sans faire de victimes. Trois heures plus tard, un dénommé Andréas J. de nationalité allemande est arrêté près du lieu de l’attentat. Délesté de son passeport et de son carnet de notes, l’homme retenu comme suspect par les services de sécurité albanaise, se défend d’avoir participé à l’attentat, et affirme ne s’être rendu sur place qu’avec l’intention de faire des photos pour le compte de la compagnie LCSA (1), une entreprise de sécurité. Pour prouver son innocence, Andréas J, fait appel au témoignage de deux de ses collègues, Robert Z. et Andréas D. Ces derniers affirmeront que leur collègue se trouvait en leur compagnie au siège de ladite société au moment de l’attentat, sans pouvoir toutefois dissimuler le fait qu’ils se trouvaient bien eux aussi vers les 9 heures de ce même vendredi matin dans une voiture stationnée prés du bureau de l’UE. Le soir Andréas J est relâché, et le lendemain, il récupère son passeport. Mais l’affaire qui semblait être close, rebondit brusquement quatre jours plus tard, lorsque le mercredi à 9h du matin, les services de sécurité albanais procèdent à l’arrestation des trois hommes, accusés de complicité dans une opération terroriste. Les services de renseignements allemands réunis en cellule de crise depuis l’attentat, se voient dès lors obligés d’admettre que les trois témoins, soumis en prison à un interrogatoire intensif, font bien partie de leur agence sans pour autant se dispenser de critiquer vertement les méthodes utilisées par les autorités albanaises dans cette affaire. Le Premier Ministre albanais Hashim Thaci accuse les autorités allemandes d’avoir voulu comploter, contre la sécurité de son pays et assure qu’il s’occupera personnellement de cette affaire, tout en promettant, magnanime, au chef de cabinet, d’Angela Merkel à la Chancellerie, Thomas de Maizières, que la justice de son pays fera son travail en toute indépendance. Pendant ce temps, après avoir été exhibés comme des bêtes de foire devant les télévisions locales, filmés et photographiés sous toutes les coutures jusque dans les bureaux du Premier Ministre d’après certaines sources (1), les trois espions séjourneront encore dix jours en prison avant d’être expulsés du Kosovo. Après un étonnant silence que les médias allemands lui reprocheront, le gouvernement allemand passe finalement à la contre-attaque, parle d’affabulation, et par l’intermédiaire de Thomas de Maizières, menace même à l’issue d’une conversation téléphonique avec Hashim Thaci, de couper les vivres au Kosovo. L’affaire vire à la crise diplomatique entre les deux pays. Côté enquête, la vidéo de surveillance sensée accréditer la version albanaise de l’attentat ne permet aucunement de reconnaître Andréas J. comme le lanceur de bombe. Scandalisés par le cynisme de Pristina, les médias d’Outre Rhin parlent d’humiliation infligée à l’Allemagne. La Suddeutche Zeitung accuse même son gouvernement, « de s’être laissé mener par le bout du nez dans une région que le crime organisé a transformée en état », en faisant allusion a un rapport du BND de 2005 dans lequel les principaux dirigeants albanais du Kosovo sont nommément désignés comme faisant partie du crime organisé. Le ton est donné, les critiques fusent de tous côtés. La Deutsche Welle parle de liens étroits entre les deux entités, tandis que le député social-démocrate Johannes Jung, membre également du Comité aux Affaires du Bundestag affirme qu’il est temps pour le gouvernement de revoir sa stratégie au Kosovo. Rainer Stinner, membre du Parti Libéral allemand, parle de mélange des genres, tandis que Bern Posselt accuse l’UNMIK d’incompétence et de corruption. Les deux édiles invitent l’Eulex à nettoyer les écuries d’Augias au Kosovo. Un article du quotidien Die Welt dans son édition du 18 décembre, repris en partie par une dépêche de l’Agence Tanjug (2) évoque les 400 millions d’euros investis dans le secteur énergétique du Kosovo qui sont partie en fumée ainsi que les fraudes énormes auxquelles auraient donné lieu la construction de l’aéroport de Pristina. Personne en réalité ne peut dire, conclut l’auteur de l’article, ce que sont devenus les 2,3 billions d’euros investis dans la reconstruction du Kosovo.

Décryptage.

Vengeance, avertissement adressé à l’Eulex (3), ou coup monté de toutes pièces pour piéger la cellule du BND, la vérité risque de rester pour longtemps encore plongée dans les ténèbres d’une ville qui abrite le plus grand nombre d’agents secrets au mètre carré dans le monde. Une seule certitude néanmoins peut-être pas étrangère à cette affaire et qui fait couler beaucoup d’encre Outre Rhin. Le crime organisé qui depuis quinze ans ne cesse de progresser au Kosovo à l’ombre des anciens dirigeants de l’UCK a fait l’objet d’un rapport (4) détaillé de 67 pages que le BND a communiqué le 22 février 2005 au gouvernement Allemand. Trois figures de proue parmi les personnalités kosovars qui se sont emparés des destinées de la province serbe (considérée toujours comme telle par Belgrade au regard des dispositions de la Résolution 1244 de l’ONU) y sont assimilées au grand banditisme. le Premier Ministre actuel, Hacim Thaci (5) alias « le serpent, Ramush Haradinaj (6), ex Premier Ministre blanchi des crimes présumés qui lui étaient reprochés par le TPIY, et Xavier Haliti (7) Vice Président du Parlement albanais et ancien membre de la délégation albanaise lors des négociations de Rambouillet de 1999. Or si ce rapport du BND n’a pas en son temps fait bouger d’un pouce la politique de l’Allemagne outrageusement favorable aux irrédentistes albanais, les Albanais eux sembleraient ne l’avoir toujours pas digéré. De là à leur prêter l’intention de se venger un jour, la plupart des commentateurs n’hésitent pas à le dire, d’autant que loin de s’être relâchée, le travail d’investigation du BND dans les milieux criminels du Kosovo semblait se poursuivre activement. Le magazine Focus (8) soutient ainsi qu’H.Thaci en personne aurait ordonné le kidnapping des trois Allemands pour se procurer le carnet de notes d’Andréas J, rempli d’informations sur les clans mafieux. L’heure de la vengeance avait peut-être opportunément sonné ce vendredi matin, trois semaines seulement avant que l’Eulex ne prenne ses quartiers d’hiver au Kosovo pour y faire appliquer les principes d’un état de droit jusqu’à présent resté dans les limbes.

CIA contre BND.

A qui profite le crime. Selon Sam Smith, du Progressive Review, « Pour Kissinger et Albright, la guerre en Yougoslavie devait être une vitrine de l’interventionnisme humanitaire des Etats-Unis, l’illustration de la doctrine Clinton du leadership moral US…Mais Albright savait que les USA sont très mauvais dans le « service après vente ». Ils ne savent plus gérer les lendemains d’une invasion. Ils se sont donc mis à la recherche d’une organisation locale suffisamment forte militairement pour affronter les Serbes… En Bosnie, ils ont fait appel à des cadres « afghans », des djihadistes formés par Oussama Ben Laden, envoyé dans la région pour encadrer les combattants musulmans bosniaques… Au Kosovo ils ont décidé de soutenir Thaci, dont l’organisation maffieuse tenait tout le pays »(9). Passé dès 1998, par la grâce du Département d’Etat américain, du statut d’organisation terroriste à celle d’un mouvement de Résistance, l’UCK a été couvée et protégée par les Etats-unis parce qu’elle allait permettre de faire avancer leurs intérêts géostratégiques dans les Balkans. L’éviction de la Russie de son aire traditionnelle d’influence dans la région, le contrôle des corridors énergétiques en provenance de la Mer Caspienne, le soutien inconditionnel apporté aux musulmans pour faire pendant aux rancœurs suscitées dans le monde musulman par la politique menée au Moyen-Orient, en Irak ont largement fait partie des arrières pensés qui ont conduit l’administration Clinton à faire le choix de l’irrédentisme albanais contre les Serbes. Une politique qui n’a peut-être pas encore dit son dernier mot si l’indépendance du Kosovo ne devait constituer qu’une étape vers l’avènement d’une Grande Albanie. Une idée que les plus extrémistes des irrédentistes albanais auraient provisoirement mise en sommeil dans l’attente de jours favorables. La base militaire de Bondsteel acquise avec un bail de 99 ans, constitue aujourd’hui l’épicentre du dispositif géostratégique mis en place par les américains pour surveiller les évolutions à venir sur l’échiquier des Balkans. Que la CIA ait joué un rôle ou laissé faire l’arrestation des trois Allemands pour protéger un pouvoir qui sert autant les intérêts de la Pax Americana que les siens propres, voilà devrait faire réfléchir l’Eulex et en premier chef celui qui en assure d’ores et déjà la direction, le Général français, Yves de Kermabon.

Michel Dantan

(1).http://www.spiegel.de. Article du spiegel du 2 décembre 08 reproduit par le site Kosovo Compromise du 19 décembre 08, intitulé « germany’s failed spy mission in Kosovo.
(2). http://www.tanjug.co.yu
(3). http://www.eulex-kosovo.eu
(4). http://www.voltaire.org : « Le gouvernement kosovar et le crime organisé » de Jurgen Roth.
(5). http://www.lautjournal.info : Michel Chussodovsky « Kosovo et crime organisé ».
(6). http://www.un.org/icty/cases-f/index-f.htm : Deuxième acte d’accusation modifié, révisé du TPIY du 11 janvier 2007, contre Ramush Haradinaj, Idriz Balaj et Lahi Brahimaj, accusés de crimes contre l’humanité et de violations des lois ou coutumes de la guerre.
(7). http://reseauvoltaire.net : Audition de Xavier Rauffer, chargé de cours à l’institut de criminologie de Paris, par une commission sénatoriale.
(8). http://www.de-construct.net/e-zine/
(9). http://www.stopusa.be.script/texte.php « Hashim Thaci : Mafieux, assassin, tortionnaire, purificateur ethnique… Et premier Ministre du Kosovo ».

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Ce formulaire accepte les raccourcis SPIP [->url] {{gras}} {italique} <quote> <code> et le code HTML <q> <del> <ins>. Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.